L’industrie automobile se tourne vers des contrats de la défense
L’industrie automobile occidentale cherche une bouée de sauvetage dans la hausse des dépenses militaires. De Ford à General Motors en passant par Jaguar Land Rover, les constructeurs tentent de profiter de l’augmentation des budgets de défense pour vendre davantage de véhicules, valoriser leurs chaînes d’approvisionnement et, dans certains cas, trouver une nouvelle vocation à des usines sous-utilisées. Mais il ne faut pas s’attendre à voir les véhicules militaires remplacer les voitures dans les bilans financiers. Selon des dirigeants et des analystes interrogés par Reuters, les contrats de défense devraient représenter une activité complémentaire plutôt qu’une véritable solution aux problèmes structurels de l’industrie automobile. Le ralentissement de la demande, la concurrence croissante des constructeurs chinois et les surcapacités industrielles continuent de peser lourdement sur les fabricants occidentaux.
La défense, un marché en croissance
Les constructeurs automobiles profitent néanmoins d’une conjoncture particulière. Après avoir largement abandonné les contrats militaires au cours des dernières décennies, plusieurs entreprises renouent avec ce secteur alors que les gouvernements européens et nord-américains augmentent leurs dépenses de défense. Ford, GM et Jaguar Land Rover figurent notamment parmi les entreprises qui convoitent un contrat de 900 millions de livres sterling, soit environ 1,2 milliard de dollars américains, du ministère britannique de la Défense. Le programme prévoit initialement la fourniture de quelque 3 000 véhicules. L’intérêt pour les constructeurs est évident : plutôt que de développer un véhicule militaire entièrement nouveau, ils peuvent adapter des modèles qu’ils produisent déjà en grande série. Ford mise ainsi sur son Ranger, GM propose des versions modifiées du Chevrolet Silverado, tandis que Jaguar Land Rover participe avec son Defender. L’avantage réside dans des véhicules déjà conçus pour transporter de lourdes charges et affronter des conditions difficiles. Une partie importante du travail d’ingénierie, de fabrication et d’approvisionnement est donc déjà réalisée.
Des camionnettes civiles transformées en véhicules militaires
Chez GM Defense, la filiale spécialisée dans le secteur militaire, on estime que la transformation d’un véhicule existant représente un effort relativement limité. Les Silverado proposés au Royaume-Uni seront adaptés aux besoins militaires, mais leur architecture de base demeure celle d’une camionnette déjà produite à grande échelle. Cette approche permet également de profiter des chaînes d’approvisionnement existantes, des installations de production et d’une expertise industrielle développée au fil des années. Jaguar Land Rover adopte une logique similaire avec le Defender. L’entreprise affirme avoir discuté de différents appels d’offres avec plusieurs pays européens et d’autres marchés, certains programmes devant être lancés au cours des 12 à 18 prochains mois. Pour JLR, la capacité de produire déjà le Defender à grande échelle représente un avantage stratégique, même si le constructeur précise qu’il ne dépend pas de ces contrats pour assurer son avenir.
General Motors : une activité en croissance, mais marginale
General Motors illustre bien les limites de cette stratégie. Le constructeur américain prévoit que sa division de défense générera environ 700 millions de dollars américains de revenus en 2026, avec une croissance annuelle estimée à environ 30 % pendant plusieurs années. Même avec cette progression, les revenus pourraient atteindre environ 1,5 milliard de dollars en 2029. Cela resterait inférieur à 1 % des revenus du groupe, qui s’élevaient à environ 185 milliards de dollars en 2025. Autrement dit, les véhicules militaires peuvent devenir une activité intéressante, mais ils ne sont pas près de remplacer les Chevrolet, Cadillac ou GMC dans les comptes de GM.
Les usines automobiles deviennent elles aussi des actifs stratégiques
L’autre possibilité, peut-être plus intéressante pour les constructeurs, consiste à vendre leurs installations inutilisées à des entreprises de défense. C’est notamment le cas au Canada. Stellantis prévoit vendre son usine inactive de Brampton, en Ontario, au fabricant de véhicules blindés Roshel. L’installation pourrait ainsi connaître une deuxième vie dans un secteur en expansion plutôt que de demeurer une infrastructure industrielle sous-utilisée. En Allemagne, Volkswagen a également accepté de vendre son usine d’Osnabrück à Aurelius et au gouvernement de Basse-Saxe pour un projet lié à Rafael Advanced Defense Systems. Pour les analystes, cette stratégie pourrait être beaucoup plus réaliste que de transformer directement une chaîne d’assemblage automobile en ligne de production militaire.
Pourquoi les usines automobiles sont difficiles à convertir
Une usine automobile est conçue pour fabriquer des milliers de véhicules identiques à très grande vitesse. Les besoins de l’industrie de la défense sont souvent différents, avec des volumes plus faibles, davantage de personnalisation et des composants spécifiques. Selon Ian Henry, directeur du cabinet AutoAnalysis, les chaînes d’assemblage automobiles sont notamment mal adaptées à la fabrication de certains composants militaires en raison de leur taille et de leur configuration. La vente d’une usine inutilisée à une entreprise de défense permet donc au constructeur automobile de monétiser un actif dormant sans investir massivement dans une nouvelle activité. C’est aussi une façon de préserver une partie du tissu industriel local et de maintenir certains emplois, sans obliger le constructeur à devenir lui-même un fabricant d’armes ou d’équipements militaires.
Les fournisseurs pourraient être les véritables gagnants
Les équipementiers automobiles pourraient cependant profiter davantage de cette nouvelle dynamique. Leurs installations sont généralement plus petites et plus flexibles que celles des constructeurs automobiles. Elles peuvent donc être adaptées à la fabrication de pièces ou de systèmes destinés à la défense avec des investissements relativement limités. Valeo estime par exemple que le secteur de la défense offre actuellement des perspectives de croissance que le marché automobile ne procure plus dans la même mesure. Les contrats militaires peuvent également offrir des marges plus élevées que certaines activités automobiles traditionnelles. Forvia explore de son côté des possibilités dans le secteur de la défense en utilisant ses capacités industrielles existantes. L’entreprise a également conclu récemment une entente visant à transférer une usine allemande et environ 300 employés au groupe de défense General Dynamics.
Renault pousse plus loin la diversification
Certains constructeurs vont toutefois au-delà de la simple adaptation de véhicules existants. En France, Renault prévoit produire jusqu’à 1 000 drones militaires par mois à partir de l’année prochaine, en collaboration avec Thales. Même si le chiffre paraît impressionnant, il demeure relativement modeste lorsqu’on le compare aux activités automobiles du constructeur. Selon l’analyste Michael Foundoukidis, Renault produit environ 10 000 véhicules par jour. La production de drones constitue donc davantage une diversification ciblée qu’un changement de vocation industrielle.
L’automobile demeure le cœur du métier
Jaguar Land Rover se montre d’ailleurs prudent face à l’idée d’une diversification trop importante vers la défense. L’entreprise estime que les constructeurs automobiles peuvent profiter de leurs capacités existantes, mais qu’ils risquent de se retrouver en concurrence directe avec des entreprises spécialisées qui connaissent beaucoup mieux les exigences du secteur militaire. La stratégie semble donc assez claire : adapter ce qui existe déjà plutôt que réinventer complètement l’entreprise. Pour les constructeurs occidentaux, les contrats militaires peuvent apporter quelques revenus supplémentaires, occuper certaines capacités industrielles inutilisées et donner une nouvelle valeur à des usines menacées de fermeture. Mais avec la pression exercée par les constructeurs chinois, le ralentissement de plusieurs marchés automobiles et les importants investissements nécessaires dans l’électrification, la défense demeure davantage une diversification qu’une solution miracle. Comme le résume le patron de JLR en Amérique du Nord, l’activité principale reste la fabrication de véhicules. Et, pour plusieurs constructeurs, il serait risqué de trop s’éloigner de ce qu’ils savent faire.
Et au Canada?
Le cas de Brampton sera particulièrement intéressant à suivre. La possible transformation de l’ancienne usine de Stellantis en installation destinée à la production de véhicules blindés illustre une tendance qui pourrait se multiplier : plutôt que de reconvertir une chaîne automobile pour fabriquer autre chose, vendre l’actif à une entreprise dont les besoins industriels correspondent mieux au nouvel environnement géopolitique. Pour l’industrie automobile canadienne, cela pourrait représenter une nouvelle façon de préserver une capacité manufacturière dans un contexte où les constructeurs cherchent à rationaliser leurs installations nord-américaines.
Avec des renseignements de Reuters

