La guerre tarifaire suspend les investissements automobiles.
L’escalade de la guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis commence à produire un effet particulièrement inquiétant pour l’industrie automobile : l’incertitude pourrait retarder, voire compromettre, des milliards de dollars d’investissements en Amérique du Nord. Constructeurs automobiles et fournisseurs suivent avec inquiétude la détérioration des relations entre Ottawa et Washington, alors même que l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), connu aux États-Unis sous le nom d’USMCA, fait actuellement l’objet d’un examen crucial. L’industrie automobile nord-américaine fonctionne comme un immense système intégré. Un moteur, une transmission ou un ensemble électronique peut traverser la frontière canado-américaine à plusieurs reprises avant de se retrouver dans un véhicule assemblé au Canada, aux États-Unis ou au Mexique. Dans ce contexte, l’absence de règles commerciales stables devient rapidement un problème industriel.
Les négociations entre Washington et Ottawa dans l’impasse
Les négociations commerciales à haut niveau entre les États-Unis et le Canada ont échoué le 21 août, ouvrant la porte à une nouvelle série de tarifs américains sur des produits canadiens. Donald Trump a également menacé d’imposer des droits de douane pouvant atteindre 50 % sur les véhicules et les pièces automobiles provenant du Canada. En réaction, le gouvernement canadien a présenté des mesures de représailles commerciales visant certains produits américains. Le premier ministre Mark Carney et plusieurs membres de son gouvernement ont affirmé que le Canada était prêt à répondre aux nouvelles mesures protectionnistes américaines. Cette situation complique considérablement les discussions entourant l’avenir de l’ACEUM. Pendant que les États-Unis et le Mexique doivent poursuivre leurs discussions formelles en septembre, aucune nouvelle rencontre commerciale importante entre Washington et Ottawa n’était prévue au moment d’écrire ces lignes.
Une Amérique du Nord automobile à deux vitesses
Pour l’industrie automobile, le principal danger n’est pas nécessairement la disparition complète de l’ACEUM. Le problème pourrait plutôt être l’apparition de règles commerciales différentes selon que les entreprises produisent au Canada, au Mexique ou aux États-Unis. Drew DeLong, responsable de la stratégie d’entreprise chez Kearney Foresight, résume bien le défi : le plus grand risque pourrait être de voir apparaître plusieurs cadres réglementaires et commerciaux à l’intérieur même d’un marché qui a été construit autour d’une intégration nord-américaine. Pour les constructeurs mondiaux et les grands équipementiers, cette fragmentation représenterait une augmentation importante de la complexité et des coûts. En clair, il deviendrait plus difficile de décider où construire une usine, où fabriquer une batterie ou encore où produire certains composants électroniques.
Les investissements automobiles commencent à être retardés
Les conséquences se font déjà sentir. Hyundai avait déjà indiqué que l’incertitude entourant l’avenir de l’ACEUM retardait certaines décisions d’investissement en Amérique du Nord. Honda, de son côté, a récemment envoyé un signal encore plus clair. Le constructeur japonais a déjà suspendu pour une période indéterminée son vaste projet d’environ 11 milliards de dollars destiné à développer la production de véhicules électriques et de batteries au Canada. Un dirigeant de Honda a maintenant indiqué que l’entreprise pourrait également revoir ses projets d’une nouvelle usine d’assemblage aux États-Unis si l’ACEUM n’était pas renouvelé. Noriya Kaihara, vice-président exécutif de Honda, a expliqué que l’entreprise devra prendre une décision au cours des prochaines années si elle veut mettre une nouvelle usine en service autour de 2030. Autrement dit, l’incertitude commerciale commence maintenant à influencer directement les décisions concernant la prochaine génération d’usines automobiles.
Les fournisseurs attendent eux aussi
Les équipementiers automobiles se retrouvent dans une situation similaire. Collin Shaw, président de MEMA Original Equipment Suppliers, qui représente les fournisseurs américains, affirme qu’il existe une réelle volonté d’investir aux États-Unis et en Amérique du Nord. Le problème est que les entreprises hésitent à engager des centaines de millions de dollars sans savoir quelles seront les règles commerciales applicables dans quelques années. Cette situation est particulièrement préoccupante pour le Canada. Les fournisseurs automobiles canadiens sont étroitement liés aux usines américaines. Une hausse importante des tarifs sur les pièces canadiennes pourrait perturber les chaînes d’approvisionnement et rendre certains programmes de production beaucoup moins rentables. L’industrie automobile n’est tout simplement pas conçue pour fonctionner avec des frontières économiques rigides.
Les exportations américaines vers le Canada déjà en recul
Les tensions commerciales ont déjà un impact mesurable. Selon Autos Drive America, qui représente plusieurs constructeurs automobiles internationaux aux États-Unis, les exportations américaines de véhicules vers le Canada ont reculé de 23 % par rapport à l’année précédente. Jennifer Safavian, présidente de l’organisation, a rappelé que la compétitivité de l’industrie automobile américaine repose largement sur des relations commerciales stables entre les trois pays nord-américains. L’argument est difficile à contester. L’ACEUM n’est pas seulement un accord commercial pour l’automobile. Il constitue en quelque sorte le système d’exploitation de l’industrie automobile nord-américaine.
Les tarifs automobiles restent inchangés… pour le moment
Malgré l’escalade politique entre Ottawa et Washington, les règles applicables aux véhicules et aux pièces automobiles n’ont pas encore fondamentalement changé. Les véhicules canadiens et mexicains conformes aux règles d’origine de l’ACEUM demeurent soumis à un tarif américain de 25 %, duquel est retranchée la valeur du contenu américain. Les pièces automobiles conformes aux exigences de l’ACEUM continuent pour leur part de traverser la frontière sans droits de douane. Cette exemption demeure essentielle pour maintenir les chaînes d’approvisionnement en activité. Le véritable problème est que cette stabilité pourrait être temporaire. L’échec des négociations entre le Canada et les États-Unis aurait également empêché une réduction potentielle des tarifs sur les véhicules légers canadiens. Selon les informations rapportées, Washington aurait envisagé de ramener certains droits à 15 %, en fonction de la valeur du contenu américain. Les désaccords concernant les véhicules moyens et lourds auraient toutefois contribué à faire échouer les discussions.
La menace d’un tarif de 50 % est accueillie avec scepticisme
La menace de Donald Trump d’imposer des tarifs de 50 % sur les véhicules et les pièces automobiles canadiennes à compter du 1er janvier est, pour l’instant, accueillie avec prudence par plusieurs dirigeants de l’industrie. De nombreux analystes y voient surtout une tactique de négociation. Mais même une menace qui ne se concrétise jamais peut avoir des conséquences économiques. Une entreprise qui doit décider aujourd’hui où investir 500 millions ou un milliard de dollars ne peut pas attendre indéfiniment que la politique commerciale se stabilise. Elle peut simplement décider d’investir ailleurs. C’est probablement le danger le plus important pour le Canada.
Des tarifs sur les pièces pourraient paralyser la production
Flavio Volpe, président de l’Automotive Parts Manufacturers’ Association, a été beaucoup moins diplomatique dans son analyse. Selon lui, l’imposition de droits de douane élevés sur les pièces automobiles canadiennes pourrait perturber, voire arrêter, la production automobile aux États-Unis avant de frapper les usines canadiennes. Cette affirmation peut sembler dramatique, mais elle repose sur une réalité industrielle très simple : les usines automobiles fonctionnent avec très peu de stocks. Le modèle de production « just-in-time » permet de réduire les coûts, mais il rend également l’industrie extrêmement vulnérable aux perturbations commerciales, logistiques ou politiques. Une pièce qui reste bloquée à la frontière peut immobiliser une chaîne de montage.
Le Mexique se montre plus optimiste
Pendant que les relations entre Ottawa et Washington se détériorent, le Mexique semble vouloir maintenir une approche plus conciliante. La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum s’est dite optimiste quant à la possibilité de parvenir à une entente avec les États-Unis. Les négociateurs américains et mexicains doivent se rencontrer à Washington en septembre pour poursuivre leurs discussions. Le Mexique cherche notamment à réduire certains tarifs visant les véhicules, les pièces automobiles, l’acier et l’aluminium. Les États-Unis souhaitent pour leur part renforcer les exigences concernant le contenu nord-américain des véhicules. Le contraste avec la situation canadienne est frappant : pendant que Mexico poursuit les négociations, Ottawa et Washington semblent enfermés dans une confrontation politique dont personne ne connaît réellement l’issue.
L’industrie automobile réclame de la stabilité
L’ACEUM est maintenant soumis à un processus d’examen annuel, après que les États-Unis ont refusé en juillet de prolonger automatiquement l’accord au-delà de 2036. Les constructeurs et les équipementiers continuent néanmoins de réclamer le maintien d’un accord trilatéral. Leur message est simple : l’Amérique du Nord ne peut pas espérer rivaliser avec la Chine et les autres grandes régions automobiles mondiales tout en créant de nouvelles barrières entre ses propres usines. Le plus grand danger n’est peut-être pas une hausse immédiate des tarifs. C’est l’incertitude. Comme l’a résumé Lenny LaRocca, responsable du secteur automobile américain chez KPMG, la volatilité n’est plus simplement une tempête passagère. Elle est devenue le climat dans lequel l’industrie doit désormais apprendre à fonctionner. Pour le Canada, le risque est particulièrement important. Le pays doit non seulement défendre son accès au marché américain, mais aussi convaincre les constructeurs que l’Amérique du Nord demeure un endroit suffisamment prévisible pour justifier les investissements nécessaires à la prochaine génération de véhicules, de batteries et de technologies automobiles. Et dans une industrie où la planification d’une usine se compte souvent en décennies, l’incertitude est parfois plus dommageable qu’un tarif temporaire.
Avec des renseignements d’Automotive News Canada

